Pearse, poète patriote et martyr révolutionnaire 
 par Charles MARLY 
20 Septembre 2004
www.les-identitaires.com

Pour celui qui s'intéresse un peu à l'Irlande et à son passé nationaliste tumultueux, le nom de Pearse claque comme un coup de langue sur un gosier soulagé par une lampée de Guinness. L'aventure de Pearse nimbe d'une aura mythique les soubresauts agités du combat révolutionnaire irlandais. L'homme en est le catalyseur et son sacrifice a rafraîchi le mythe du poète guerrier à l'instar d'une brise de mer à l'odeur de varech sur les falaises de Moher. De Xénophon à Péguy en passant par Ossian, Mishima et Cyrano de Bergerac, les poètes-guerriers ont toujours enflammé l'imaginaire des hommes. Habiles à la plume comme au sabre, ils ont teinté de rouge sang leurs envolées; ils symbolisent la fusion active de la pensée et de l'action et traversent l'Histoire à la manière de phares dont l'éclairage intense attire les esprits chevaleresques emprunts d'aventure. A la lumière de notre Histoire, celles des hommes résolus à ne jamais ployer sous le joug, le visage rond et grave de Pearse, sacrifié de l'Irlande, s'impose en haut de la liste des éveilleurs de peuple... ceux qui ont tout donné à cette maîtresse insatiable qu'est la Révolution et dont la marâtre est bien souvent la mort. Pâques 1916, les dés sont jetés. Alors que le royaume prétendu uni jette toutes ses forces sur la Somme, une poignée d'"ira-ductibles", sous la direction de Pearse et Connoly ont décidé de passer à l'offensive et de proclamer la République d 'Irlande. Les fusils sont apparus au grand jour, les uniformes dépareillés surprennent à l'aube des Dublinois étonnés puis hostiles à un soulèvement qu'ils pressentent sanglant. Moins d'un millier d'irlandais ont choisi de défier la suprématie britannique... La république d'Irlande -Poblacht NahEireann- va vivre trois jours et puis mourir... pour renaître, tel un phénix de ses cendres, quelques années plus tard. Pearse avait semé le grain... les fruits de la récolte ne sont, aujourd'hui encore, pas tous récoltés. Honnis par la population, les sacrifiés de 1916 seront portés au panthéon des héros de légende dès l'année suivante. Leur martyr sera pour l'Irlande du XXème siècle un électrochoc salutaire. Les maudits d'hier deviendront les références d'aujourd'hui et le sang des martyrs réveillera, telle une douche de glace et de feu, le peuple asservi.

Pearse, d'abord et avant tout un héros

Citons Pierre Vial : "Patrick Pearse est donc, d'abord et avant tout un héros de la cause des peuples. Un héros qui mérite d'être connu et révéré par la jeune génération des combattants identitaires. Il montre, par son action, le chemin. Il a su en effet unir les trois impératifs que peut exiger la survie d'un peuple : la révolution culturelle, la révolution politique, la lutte armée". Il paya son engagement de sa vie puisque dix jours après l'insurrection manquée de 1916, il fut fusillé par les Britanniques qui ne pouvaient laisser impuni l'affront indélébile qui avait été porté à leur prétendue invincibilité de puissance occupante. Surtout pas au plus fort de la Grande Guerre... Dans un mot d'adieu à sa mère, Pearse écrivit: "cette mort est celle que j'aurais demandée si Dieu m'avait donné le choix entre toutes les morts. Une mort de soldat pour l'Irlande et pour la liberté". Dès son plus jeune âge, Pearse se livra à l'Irlande; il lui voua son âme et l'entièreté de ses passions. Il choisit d'abord de s'investir dans la Ligue Gaélique... avec pour but d'assurer la primauté absolue du combat culturel et d'influencer de façon révolutionnaire l'esprit irlandais. La formation spirituelle était complétée par celle enseignée par l'Association Athlétique Gaélique qui visait à promouvoir les vieux jeux nationaux irlandais. Les celtisants de l'époque visaient à offrir aux jeunes Irlandais un panorama de leur identité à travers la mythologie, la langue, le sport, la culture, la musique... ceci doit donc nous conforter dans la pertinence de notre démarche actuelle affirmant notre identité sur tous les fronts. Pour Pearse, la renaissance politique était indissociable de la renaissance culturelle; il insuffla cette pensée à toute une génération dont le mot d'ordre était: "l'Irlande, pas libre seulement mais gaélique, pas gaélique seulement mais libre". Il eut à lutter contre les dignitaires écclésiastiques, contre les bourgeois de Dublin et contre les classes ouvrières: toutes ces strates de population étaient gagnées à l'Angleterre. Seul le peuple des collines reculées, des falaises de la côte occidentale pouvait accepter le retour aux sources des origines.

Enseigner pour construire sur une base forte

En 1908, alors qu'il a moins de trente ans, Pearse fonde le collège Saint-Enda, une école irlandaise, visant à distiller une éducation plus qu'un enseignement. Pearse voulait former des volontés plutôt que meubler des intelligences. Le succès fut tel que l'on créa un nouvel établissement réservé aux garçons après avoir laissé le premier aux filles (rebaptisée Sainte-Ida). Pearse ne dissimulait rien de ses intentions; il disait notamment: "c'est pour préparer les Irlandais à la guerre de libération nationale qu'à Saint-Enda leurs fils apprennent l'histoire nationale et la langue nationale". Un voyage en Flandre au début du siècle avait aussi montré à Pearse l'importance du combat linguistique alors que le flamand était à ce moment bafoué par les classes bourgeoises de l'Etat belge.

Une méfiance avérée pour le politique

Pearse ne fut jamais attiré par l'action politique seule. Comme nous l'avons vu, elle n'était pour lui qu'une étape dans un processus plus large. Il tint d'ailleurs ce langage sans ambiguïtés aux électoralistes du Sinn Fein: "la base de l'action nationale, ce doit être la morale. Cette morale, c'est celle de la force et du courage. C'est celle qui pousse les peuples à faire l'Histoire". Cependant, 1910 fut l'année de sa prise de contact avec l'Irish Republican Brotherhood (Fraternité Républicaine Irlandaise), organisation clandestine et élitiste visant à préparer la jeunesse à la révolte armée. Pearse devint l'un de ses chefs parmi les plus fanatiques et s'impliqua pleinement dans la levée de milices armées destinées à répondre aux provocations des unionistes toujours plus puissants et arrogants. L'Ulster Volunteer Force (U.V.F. encore très active aujourd'hui) comptait en 1913 plus de cent mille hommes organisés de façon paramilitaire. En réponse à l'agitation guerrière croissante du Nord, Pearse, en tant qu'organisateur général, s'appliqua à structurer les nationalistes républicains à travers les provinces du Sud. De part et d'autre, la tension montait... l'affrontement inévitable devenait de plus en plus proche. Les alliés objectifs se regroupaient et c'est ainsi que les syndicalistes de l'Irish Socialist Republican Party de James Connoly se rapprochèrent des nationalistes de Pearse. Tout différenciait les deux hommes (Connoly, prolétaire, déserteur de l'armée britannique et agitateur syndicaliste dans l'âme n'avait que peu à voir avec l'érudit conspirateur gaélique) mais l'Irlande allait les unir jusque dans la mort...

Le crépuscule des phénix

Critiqués par certains de leurs partisans, Pearse et Connoly choisirent le jusqu'au-boutisme, trait de caractère typiquement irlandais. L'effort de guerre anglais permettait d'espérer un relâchement de la poigne de fer occupante. Malgré les tergiversations des modérés, Pearse était persuadé de la nécessité imminente du passage de l'action politique clandestine et paramilitaire à la révolte armée laquelle devait, selon lui, mener à l'insurrection générale. Connoly partageait cette analyse. L'Irlande nationaliste est parsemée de déchirements entre tendances et l'aventure de 1916 ne faillit pas à la règle puisque l'état-major des Irish Volunteers, dont Pearse faisait partie, désavoua son initiative et empêcha la mobilisation générale autour de celui qui avait décidé de ne plus reculer d'un pouce dans sa volonté de confrontation. Il n'est jamais bon d'avoir raison trop tôt et ce fut sous les huées de leurs compatriotes que Pearse et Connoly furent fusillés. Connoly, deux fois blessé lors de l'insurrection, rongé par la gangrène fut porté au poteau sur un brancard. Pearse ne douta jamais...l'une de ses dernières phrases fut : "nous avons bien fait. Les gens diront des choses dures de nous maintenant, mais plus tard, ils chanteront nos louanges".

Celui qui a pris le temps de se laisser bercer par les poignantes ballades que les Irlandais aiment à chanter le soir au fond des pubs rend hommage à un visionnaire.

"La vie prend racine dans la mort, et des tombes des patriotes - hommes et femmes - se lèvent les nations vivantes".
Padraig Pearse

Anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle
Préface

La littérature gaélique connaît une véritable renaissance au début du XXe siècle : l'essor des mouvements nationalistes et surtout l'action de la Ligue Gaélique (Conradh na Gaeilge), fondée en 1893, constituent un encouragement pour les vocations d'écrivains. C'est aussi l'époque où les savants philologues redécouvrent les richesses de la littérature médiévale en irlandais. Mais, de même qu'il est difficile de pratiquer une langue qui a été apprise dans les livres, de même les néo-locuteurs ont eu de la peine à produire une poésie gaélique de qualité, comme nous le verrons.
La Ligue Gaélique est née de la volonté d'enrayer le déclin de plus en plus inquiétant de la langue irlandaise. Cette langue n'était plus celle de la majorité de la population dès la fin du XVIIIe siècle : les plaines riches s'étaient peu à peu anglicisées, sous la pression influente d'une classe de propriétaires anglo-irlandais. À partir de la Grande Famine (1845-47), la mortalité et l'émigration ont durement touché les régions pauvres où se concentraient les habitants parlant l'irlandais. En 1851, on ne comptait plus que 23 % de la population parlant l'irlandais. En 1891, ils n'étaient plus que 14,5 %, soit 680 174 habitants.
À cette date, il n'y a plus qu'une poignée de monoglottes, et de larges districts de Connacht et de Munster sont passés au-dessous de la barre des 50 % d'irlandophones. La Ligue Gaélique s'est donc donné pour objectif de répandre la connaissance et la pratique de l'irlandais, particulièrement dans les villes, où les cours de chaque succursale réunissent jeunes et vieux, pauvres et riches. Pour une bonne part, le succès est dû à l'enthousiasme patriotique et nationaliste qui suscite par ailleurs de multiples mouvements politiques ou activistes.
Les aspects littéraires de ce renouveau ne sont pas négligeables. La Ligue Gaélique publie beaucoup d'éditions de textes anciens. Et l'on obtient la création d'une School of Irish Studies, qui fonctionne à Dublin de façon intermittente à partir de 1905. Kuno Meyer publie une première anthologie de la poésie ancienne dès 1911 ; son livre fait connaître une poésie compliquée dans sa métrique, mais originale dans son inspiration. Les militants de la renaissance du gaélique trouvent dans cette poésie un motif de fierté, et un modèle pour d'éventuelles compositions poétiques.
Il y a eu, effectivement, une littérature médiévale irlandaise extrêmement riche et développée. Le lettré du Moyen Âge était un poète professionnel, appelé file. Il devait suivre une formation très longue, durant laquelle il apprenait à maîtriser des formes métriques de plus en plus difficiles, et à mémoriser un grand nombre de légendes (environ trois cent cinquante). Après avoir passé certaines épreuves, il entrait au service d'un seigneur, et devait assurer un certain nombre de prestations poétiques : des compositions lors des principaux événements (mariages, naissances, décès, inaugurations royales etc.), et, éventuellement, tenir les archives (généalogies, chartes, manuscrits divers relatifs à l'histoire de la famille). Le plus souvent, le poète appartenait à une famille de poètes, traditionnellement attachée à une famille seigneuriale.
Par certains aspects, la profession de poète paraît avoir été une institution extrêmement archaïque. Certains poèmes très anciens ont une métrique accentuelle proche de celle d'autres cultures indo-européennes. Et surtout, le poète était considéré comme le dépositaire d'un don divin, comme l'indique le nom même de la poésie, dán, équivalent du latin donum. Ce don incluait des aspects magiques : le poète disposait de grands pouvoirs. Par la satire, il pouvait défigurer un adversaire, ou jeter une région dans la désolation. On lui prêtait aussi des pouvoirs de divination. Le poète était donc un personnage important, souvent le conseiller et le confident du prince, dans une relation d'amitié exclusive qui a été bien décrite par James Carney (The Irish Bardic Poet).
Le conservatisme de la profession bardique se traduisit par l'élaboration de nombreux traités normatifs, qui interdisaient aux futurs poètes d'innover en matière de langue : le langage des poèmes resta donc inchangé durant les premiers siècles de l'irlandais moderne, de 1200 à 1600. Nous avons conservé de très nombreux poèmes en métrique stricte (dán díreach) datant de cette époque, notamment dans des duanairí (recueils de poèmes concernant une famille aristocratique) – mais il existe aussi beaucoup de poèmes plus anciens, souvent anonymes. On en trouvera des exemples remarquables dans les anthologies de Gerard Murphy, James Carney, David Greene et Frank O'Connor. Ces poèmes anciens ont été un modèle pour les apprentis poètes du XXe siècle. Plusieurs poètes irlandais, comme Tomás Ó Floinn, ont essayé d'en tirer des traductions poétiques en irlandais moderne. Les écrivains anglophones s'en sont souvent inspirés.
On citera par exemple la Complainte de la Vieille Femme de Beare. Personnage éternel de la littérature irlandaise, la vieille qui se lamente sur sa beauté passée apparaît d'abord dans un poème anonyme en vieil irlandais, où les variations de la Fortune sont comparées aux mouvements de la marée. Le romancier et nouvelliste Frank O'Connor (1903-1966) en a donné, en anglais, une expression assez heureuse, de même que, en français, Derry O'Sullivan :
Jusant me vient, comme à la mer ;
ma vie reflue, en jaunissant ;
je peux pleurer, je peux pleurer,
lui, joyeux s'avance vers sa proie.
C'est moi Bui, la vieille diablesse de Beare ;
autrefois, toujours parée de neuf ;
aujourd'hui, misère m'étreint et j'erre
sans un haillon pour me couvrir la peau.
Il serait exagéré de dire qu'il n'y avait plus de poésie gaélique à la fin du XIXe siècle. En fait, les Gaeltachta (districts parlant irlandais) n'ont jamais cessé d'avoir leurs poètes-chansonniers. Ainsi tout au long du XIXe siècle certains hommes pratiquèrent-ils encore la composition impromptue – et chantée – pour une audience locale. On a retenu surtout les noms de Peadar Ó Doirnín et Art Mac Cumhaigh en Ulster, de Raftery dans le Connacht, de Seán ó Dunnshléibhe et Tadhg Gaelach ó Súilleabháin dans le Munster. Mais cette activité littéraire peut paraître marginale : restreinte dans sa diffusion, elle produisait des chansons d'un succès fugace, sauf exception (et les noms cités plus haut sont des exceptions). Cependant, les chantres locaux étaient les héritiers authentiques du file médiéval, ce poète aristocratique, protégé du prince et à moitié magicien, conscient de ses prérogatives et privilèges divers, conscient aussi de ses devoirs à l'égard de la communauté qui le nourrit. Ce qui compte, c'est la performance orale du poème ou de la chanson ; le texte survit dans la mémoire des auditeurs et n'est pas toujours écrit.
Les revivalists avaient une autre idée de la littérature : issus des milieux urbains, pourvus d'un bagage culturel moderne, ils se passionnaient principalement pour la poésie irlandaise ancienne. Leur conception de la poésie était celle de la classe aisée anglophone : pour eux, la poésie était essentiellement un exercice d'écriture, et si le poème pouvait être récité à quelques amis, chez soi ou dans un « salon », il n'existait véritablement que lorsqu'il était imprimé. Ils composèrent donc des poèmes gaéliques fortement influencés par la littérature ancienne ou par les mouvements littéraires européens.
Comme le dit Máirtín Ó Cadhain, la quantité de poésie écrite en gaélique était plutôt mauvais signe... Ce jugement pessimiste est certainement juste jusqu'en 1940. Mauvais signe en effet, car on pouvait alors publier facilement (grâce aux subventions du jeune État irlandais, à partir de 1922). Dans le même temps, la pratique de la langue irlandaise était défendue par des mesures coercitives d'une efficacité incertaine. D'une certaine façon, les apprentis poètes croyaient eux-mêmes soutenir le combat linguistique. C'est ce qu'on pourrait appeler l'attitude volontariste : « Je veux écrire un poème pour montrer que je parle irlandais, je sais qu'il sera imprimé parce que telle est la nouvelle politique ; etc. » On pressent, bien sûr, les excès qui peuvent dériver d'une telle attitude. Par ailleurs, l'enseignement généralisé de l'irlandais a créé un lectorat important, auditoire potentiel des futurs poètes.
Les conditions historiques permettent de comprendre le « volontarisme » de cette nouvelle littérature. Mais n'est pas écrivain, ni poète, qui veut. Les nouveaux poètes, profondément influencés par la lecture des classiques, ont eu tendance à adopter des poncifs, sans trouver une véritable expression personnelle. La plupart étaient des néo-gaélicisants qui avaient appris la langue sur le tard. Ainsi Douglas Hyde (Dubhghlas de hÍde), de souche anglo-irlandaise, se passionna-t-il pour la culture gaélique : il édita un recueil de chansons d'amour du Connacht, puis un recueil de poèmes religieux. Sa poésie demeure classique et réservée. Dans cette première période, seul Pádraig Mac Piarais nous semble écrire des poèmes tirés du fond du cœur. Les thèmes patriotiques, l'attachement au Connacht de l'Ouest, nous paraissent avoir trouvé chez lui une expression tout à fait authentique. Pádraig a chanté le Connemara sous toutes ses facettes, en prose comme en poésie. Son idéal d'un retour dans la Gaeltacht est une sorte de réappropriation de la culture gaélique. On sait jusqu'où le mena son dévouement à la cause irlandaise. Par son patriotisme entier et sans concession, Pádraig a bien été le héros sauveur qui s'est uni pour toujours à l'Irlande, selon une métaphore rituelle dans la poésie irlandaise.
Máirtín Ó Direáin et Seán Ó Ríordáin, plus tard, représentent chacun une forme de réussite due au nouveau régime : des hommes issus de la Gaeltacht parviennent, grâce au nouveau système politique, à un niveau de culture et d'éducation comparable à celui des grands écrivains irlandais de langue anglaise. Le poète de Baile Bhúirne et celui des îles d'Aran sont bien des fils de Pádraig Pearse ; mais ils réalisent dans leur poésie la fusion jusque-là impossible entre l'expression poétique traditionnelle dans les Gaeltachta, et une inspiration poétique moderne, témoignant d'un nouveau monde et d'une nouvelle sensibilité.
Il a fallu les chefs-d'œuvre de Máirtín Ó Direáin et de Seán Ó Ríordáin pour que la poésie gaélique pût se bâtir sur de nouvelles bases, avec des modèles fiables. L'inspiration intimiste de Seán Ó Ríordáin, la poésie plus vigoureuse et plus objective de Máirtín Ó Direáin représentent certainement deux veines éternelles de la poésie irlandaise. L'un comme l'autre, ces poètes ont écrit sur ce qu'ils pensaient de la poésie, et sur les principes qu'ils croyaient devoir suivre ; mais nous sommes surtout frappés par la qualité authentique de leur langue.
À la même époque (dans les années cinquante), Máire Mhac an tSaoi a défendu sincèrement le droit de la femme à parler d'elle-même. Le monde gaélique a toujours eu des poétesses, en Écosse comme en Irlande. Qui pouvait parler d'amour mieux que Máire Mhac an tSaoi ? Elle l'a fait d'abord en imitant de vieilles ballades ossianiques, ou des poèmes plus archaïques encore. Mais, ce faisant, elle s'est trouvé un style plein de fraîcheur, et l'exemple a été suivi par une longue suite de poétesses, parmi lesquelles Nuala Ní Dhomhnaill.
Comme tout écrivain, le poète doit dire aussi les grands problèmes de son temps. Il faut dire le scandale de la bombe atomique, l'injustice et la violence en Ulster, au Liban et ailleurs : cette poésie engagée est ici bien représentée. Il y a aussi les scandales au quotidien : le dépérissement des Gaeltachta, la saleté des villes, le mal-vivre et le chômage des jeunes. Il y a les maux plus ou moins cachés de nos sociétés modernes, la perte d'identité, les désordres moraux ou mentaux, l'emprise du mal sous toutes ses formes. En décidant de dire la vérité, les poètes gaéliques n'ont pas fait un choix théorique, ils n'ont pas cherché à imiter les poètes révoltés ou maudits des autres littératures : non, ils ont seulement fait acte de fidélité à l'égard d'eux-mêmes, comme à l'égard de leur langue. La même fidélité s'est souvent rencontrée aussi à l'égard de la foi catholique, qui inspire bon nombre de ces poèmes.
Qu'on ne s'y méprenne pas : il ne s'agit pas là de poèmes à thèses, mais de compositions réellement inspirées, écrites avec passion dans une langue riche et inventive. – La littérature gaélique contemporaine n'est pas prisonnière du passé : elle ne cultive pas la nostalgie ou les regrets, elle regarde les réalités en face, avec courage et résolution. L'attachement au pays natal et à la langue maternelle ne signifie pas le refus du progrès ou des changements, mais il donne une vision plus juste de ces évolutions, et il inspire des exigences nouvelles : si radio il y a, qu'elle parle gaélique ; si subvention il y a, qu'on en laisse la gestion aux habitants des Gaeltachta. Le poète, dès lors, peut être un porte-parole actif de sa communauté.
On trouvera d'autre part, dans la présente anthologie, quelques poèmes qui sont plutôt des chansons, et qui représentent très exactement la tradition de la « chanson impromptue », telle qu'elle est pratiquée en Connemara, aujourd'hui. Ce type de composition, qui répond à tel ou tel événement, est souvent promis à un large succès dans la communauté à laquelle il est destiné. Voilà une poésie d'ambition limitée, qui cependant nous donne des raisons d'espérer : c'est une création vivante, motivée, et qui suscite des réactions positives dans le milieu qui la reçoit. La société irlandaise a toujours eu besoin de poésie et de poètes : espérons qu'elle protégera aussi ceux qui continuent d'écrire dans la vieille langue.

Pierre-Yves Lambert

Poème de Patrick Pearse à sa fiancée
(traduction)

Oh jolie tête de femme que j'ai aimée,
Au milieu de la nuit, je me souviens de toi,
Mais la réalité revient quand blanchit l'aurore,
Hélas! Et les vers effilés te rongent cette nuit.

Patrick Henry PEARSE 
(Pádraig Mac Piarais) 

Né à Dublin en 1879 il y est décédé en 1916. 

Après ses études (Christian Brothers ; Royal University, Dublin), il adhère à la Gaelic League dont il dirige le journal, An Claidheamh Soluis, de 1903 à 1909.
En 1908, il fonde St-Enda's, un collège bilingue (anglais-gaélique).
Commandant en chef des forces irlandaises durant la rébellion de 1916 et signataire de la proclamation de la république, il fut fusillé par les Anglais dans la prison de Kilmainham.
Il est l'auteur de célèbres discours, de pamphlets, d'essais, d'une pièce de théâtre en anglais et en gaélique, de récits et de poèmes...
Trois panneaux indicateurs à seulement 21 kilomètres de Carna. L'endroit offre une impression de sérénité, loin de tout. 
Le site n'est malheureusement pas accessible aux personnes à mobilité réduite...
Situé face à un petit lac qui borde la route côtière 340, entre Galway et Carna, l'endroit servit de lieu de villégiature et de 
salles de cours à Patrick Pearse. L'intérieur de la maison a été entièrement restauré, après que la guerre d'indépendance
y ait laissé des traces (incendie)...
 Une vue superbe sur le lac, au pied du chemin qui mène au lieu de "pélerinage"... 
   Parfaitement sécurisé, le cottage n'est ouvert au public qu'à la bonne saison (avril - septembre). Un petit parking en 
contre-bas permet d'y garer son véhicule. Le prix d'entrée, visite guidée (1/2 h) comprise, avoisine les 2 euros par 
personne... 
   La maison ne compte que trois pièces : 2 chambres et un combiné cuisine-salle à manger avec un âtre qui sert à la 
cuisson des denrées, mais aussi, à chauffer l'endroit en hiver... 
 La seconde chambre, aussi spartiate que la première... 
  Les cottages d'autrefois n'offrent pas le confort des villas d'aujourd'hui ; raison pour laquelle ils sont pour la plupart 
abandonnés, en ruine...