Anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle
Préface
La littérature gaélique connaît une véritable renaissance au début du XXe siècle : l'essor des mouvements nationalistes et surtout l'action de la Ligue Gaélique (Conradh na Gaeilge), fondée en 1893, constituent un encouragement pour les vocations d'écrivains. C'est aussi l'époque où les savants philologues redécouvrent les richesses de la littérature médiévale en irlandais. Mais, de même qu'il est difficile de pratiquer une langue qui a été apprise dans les livres, de même les néo-locuteurs ont eu de la peine à produire une poésie gaélique de qualité, comme nous le verrons.
La Ligue Gaélique est née de la volonté d'enrayer le déclin de plus en plus inquiétant de la langue irlandaise. Cette langue n'était plus celle de la majorité de la population dès la fin du XVIIIe siècle : les plaines riches s'étaient peu à peu anglicisées, sous la pression influente d'une classe de propriétaires anglo-irlandais. À partir de la Grande Famine (1845-47), la mortalité et l'émigration ont durement touché les régions pauvres où se concentraient les habitants parlant l'irlandais. En 1851, on ne comptait plus que 23 % de la population parlant l'irlandais. En 1891, ils n'étaient plus que 14,5 %, soit 680 174 habitants.
À cette date, il n'y a plus qu'une poignée de monoglottes, et de larges districts de Connacht et de Munster sont passés au-dessous de la barre des 50 % d'irlandophones. La Ligue Gaélique s'est donc donné pour objectif de répandre la connaissance et la pratique de l'irlandais, particulièrement dans les villes, où les cours de chaque succursale réunissent jeunes et vieux, pauvres et riches. Pour une bonne part, le succès est dû à l'enthousiasme patriotique et nationaliste qui suscite par ailleurs de multiples mouvements politiques ou activistes.
Les aspects littéraires de ce renouveau ne sont pas négligeables. La Ligue Gaélique publie beaucoup d'éditions de textes anciens. Et l'on obtient la création d'une School of Irish Studies, qui fonctionne à Dublin de façon intermittente à partir de 1905. Kuno Meyer publie une première anthologie de la poésie ancienne dès 1911 ; son livre fait connaître une poésie compliquée dans sa métrique, mais originale dans son inspiration. Les militants de la renaissance du gaélique trouvent dans cette poésie un motif de fierté, et un modèle pour d'éventuelles compositions poétiques.
Il y a eu, effectivement, une littérature médiévale irlandaise extrêmement riche et développée. Le lettré du Moyen Âge était un poète professionnel, appelé file. Il devait suivre une formation très longue, durant laquelle il apprenait à maîtriser des formes métriques de plus en plus difficiles, et à mémoriser un grand nombre de légendes (environ trois cent cinquante). Après avoir passé certaines épreuves, il entrait au service d'un seigneur, et devait assurer un certain nombre de prestations poétiques : des compositions lors des principaux événements (mariages, naissances, décès, inaugurations royales etc.), et, éventuellement, tenir les archives (généalogies, chartes, manuscrits divers relatifs à l'histoire de la famille). Le plus souvent, le poète appartenait à une famille de poètes, traditionnellement attachée à une famille seigneuriale.
Par certains aspects, la profession de poète paraît avoir été une institution extrêmement archaïque. Certains poèmes très anciens ont une métrique accentuelle proche de celle d'autres cultures indo-européennes. Et surtout, le poète était considéré comme le dépositaire d'un don divin, comme l'indique le nom même de la poésie, dán, équivalent du latin donum. Ce don incluait des aspects magiques : le poète disposait de grands pouvoirs. Par la satire, il pouvait défigurer un adversaire, ou jeter une région dans la désolation. On lui prêtait aussi des pouvoirs de divination. Le poète était donc un personnage important, souvent le conseiller et le confident du prince, dans une relation d'amitié exclusive qui a été bien décrite par James Carney (The Irish Bardic Poet).
Le conservatisme de la profession bardique se traduisit par l'élaboration de nombreux traités normatifs, qui interdisaient aux futurs poètes d'innover en matière de langue : le langage des poèmes resta donc inchangé durant les premiers siècles de l'irlandais moderne, de 1200 à 1600. Nous avons conservé de très nombreux poèmes en métrique stricte (dán díreach) datant de cette époque, notamment dans des duanairí (recueils de poèmes concernant une famille aristocratique) – mais il existe aussi beaucoup de poèmes plus anciens, souvent anonymes. On en trouvera des exemples remarquables dans les anthologies de Gerard Murphy, James Carney, David Greene et Frank O'Connor. Ces poèmes anciens ont été un modèle pour les apprentis poètes du XXe siècle. Plusieurs poètes irlandais, comme Tomás Ó Floinn, ont essayé d'en tirer des traductions poétiques en irlandais moderne. Les écrivains anglophones s'en sont souvent inspirés.
On citera par exemple la Complainte de la Vieille Femme de Beare. Personnage éternel de la littérature irlandaise, la vieille qui se lamente sur sa beauté passée apparaît d'abord dans un poème anonyme en vieil irlandais, où les variations de la Fortune sont comparées aux mouvements de la marée. Le romancier et nouvelliste Frank O'Connor (1903-1966) en a donné, en anglais, une expression assez heureuse, de même que, en français, Derry O'Sullivan :
Jusant me vient, comme à la mer ;
ma vie reflue, en jaunissant ;
je peux pleurer, je peux pleurer,
lui, joyeux s'avance vers sa proie.
C'est moi Bui, la vieille diablesse de Beare ;
autrefois, toujours parée de neuf ;
aujourd'hui, misère m'étreint et j'erre
sans un haillon pour me couvrir la peau.
Il serait exagéré de dire qu'il n'y avait plus de poésie gaélique à la fin du XIXe siècle. En fait, les Gaeltachta (districts parlant irlandais) n'ont jamais cessé d'avoir leurs poètes-chansonniers. Ainsi tout au long du XIXe siècle certains hommes pratiquèrent-ils encore la composition impromptue – et chantée – pour une audience locale. On a retenu surtout les noms de Peadar Ó Doirnín et Art Mac Cumhaigh en Ulster, de Raftery dans le Connacht, de Seán ó Dunnshléibhe et Tadhg Gaelach ó Súilleabháin dans le Munster. Mais cette activité littéraire peut paraître marginale : restreinte dans sa diffusion, elle produisait des chansons d'un succès fugace, sauf exception (et les noms cités plus haut sont des exceptions). Cependant, les chantres locaux étaient les héritiers authentiques du file médiéval, ce poète aristocratique, protégé du prince et à moitié magicien, conscient de ses prérogatives et privilèges divers, conscient aussi de ses devoirs à l'égard de la communauté qui le nourrit. Ce qui compte, c'est la performance orale du poème ou de la chanson ; le texte survit dans la mémoire des auditeurs et n'est pas toujours écrit.
Les revivalists avaient une autre idée de la littérature : issus des milieux urbains, pourvus d'un bagage culturel moderne, ils se passionnaient principalement pour la poésie irlandaise ancienne. Leur conception de la poésie était celle de la classe aisée anglophone : pour eux, la poésie était essentiellement un exercice d'écriture, et si le poème pouvait être récité à quelques amis, chez soi ou dans un « salon », il n'existait véritablement que lorsqu'il était imprimé. Ils composèrent donc des poèmes gaéliques fortement influencés par la littérature ancienne ou par les mouvements littéraires européens.
Comme le dit Máirtín Ó Cadhain, la quantité de poésie écrite en gaélique était plutôt mauvais signe... Ce jugement pessimiste est certainement juste jusqu'en 1940. Mauvais signe en effet, car on pouvait alors publier facilement (grâce aux subventions du jeune État irlandais, à partir de 1922). Dans le même temps, la pratique de la langue irlandaise était défendue par des mesures coercitives d'une efficacité incertaine. D'une certaine façon, les apprentis poètes croyaient eux-mêmes soutenir le combat linguistique. C'est ce qu'on pourrait appeler l'attitude volontariste : « Je veux écrire un poème pour montrer que je parle irlandais, je sais qu'il sera imprimé parce que telle est la nouvelle politique ; etc. » On pressent, bien sûr, les excès qui peuvent dériver d'une telle attitude. Par ailleurs, l'enseignement généralisé de l'irlandais a créé un lectorat important, auditoire potentiel des futurs poètes.
Les conditions historiques permettent de comprendre le « volontarisme » de cette nouvelle littérature. Mais n'est pas écrivain, ni poète, qui veut. Les nouveaux poètes, profondément influencés par la lecture des classiques, ont eu tendance à adopter des poncifs, sans trouver une véritable expression personnelle. La plupart étaient des néo-gaélicisants qui avaient appris la langue sur le tard. Ainsi Douglas Hyde (Dubhghlas de hÍde), de souche anglo-irlandaise, se passionna-t-il pour la culture gaélique : il édita un recueil de chansons d'amour du Connacht, puis un recueil de poèmes religieux. Sa poésie demeure classique et réservée. Dans cette première période, seul Pádraig Mac Piarais nous semble écrire des poèmes tirés du fond du cœur. Les thèmes patriotiques, l'attachement au Connacht de l'Ouest, nous paraissent avoir trouvé chez lui une expression tout à fait authentique. Pádraig a chanté le Connemara sous toutes ses facettes, en prose comme en poésie. Son idéal d'un retour dans la Gaeltacht est une sorte de réappropriation de la culture gaélique. On sait jusqu'où le mena son dévouement à la cause irlandaise. Par son patriotisme entier et sans concession, Pádraig a bien été le héros sauveur qui s'est uni pour toujours à l'Irlande, selon une métaphore rituelle dans la poésie irlandaise.
Máirtín Ó Direáin et Seán Ó Ríordáin, plus tard, représentent chacun une forme de réussite due au nouveau régime : des hommes issus de la Gaeltacht parviennent, grâce au nouveau système politique, à un niveau de culture et d'éducation comparable à celui des grands écrivains irlandais de langue anglaise. Le poète de Baile Bhúirne et celui des îles d'Aran sont bien des fils de Pádraig Pearse ; mais ils réalisent dans leur poésie la fusion jusque-là impossible entre l'expression poétique traditionnelle dans les Gaeltachta, et une inspiration poétique moderne, témoignant d'un nouveau monde et d'une nouvelle sensibilité.
Il a fallu les chefs-d'œuvre de Máirtín Ó Direáin et de Seán Ó Ríordáin pour que la poésie gaélique pût se bâtir sur de nouvelles bases, avec des modèles fiables. L'inspiration intimiste de Seán Ó Ríordáin, la poésie plus vigoureuse et plus objective de Máirtín Ó Direáin représentent certainement deux veines éternelles de la poésie irlandaise. L'un comme l'autre, ces poètes ont écrit sur ce qu'ils pensaient de la poésie, et sur les principes qu'ils croyaient devoir suivre ; mais nous sommes surtout frappés par la qualité authentique de leur langue.
À la même époque (dans les années cinquante), Máire Mhac an tSaoi a défendu sincèrement le droit de la femme à parler d'elle-même. Le monde gaélique a toujours eu des poétesses, en Écosse comme en Irlande. Qui pouvait parler d'amour mieux que Máire Mhac an tSaoi ? Elle l'a fait d'abord en imitant de vieilles ballades ossianiques, ou des poèmes plus archaïques encore. Mais, ce faisant, elle s'est trouvé un style plein de fraîcheur, et l'exemple a été suivi par une longue suite de poétesses, parmi lesquelles Nuala Ní Dhomhnaill.
Comme tout écrivain, le poète doit dire aussi les grands problèmes de son temps. Il faut dire le scandale de la bombe atomique, l'injustice et la violence en Ulster, au Liban et ailleurs : cette poésie engagée est ici bien représentée. Il y a aussi les scandales au quotidien : le dépérissement des Gaeltachta, la saleté des villes, le mal-vivre et le chômage des jeunes. Il y a les maux plus ou moins cachés de nos sociétés modernes, la perte d'identité, les désordres moraux ou mentaux, l'emprise du mal sous toutes ses formes. En décidant de dire la vérité, les poètes gaéliques n'ont pas fait un choix théorique, ils n'ont pas cherché à imiter les poètes révoltés ou maudits des autres littératures : non, ils ont seulement fait acte de fidélité à l'égard d'eux-mêmes, comme à l'égard de leur langue. La même fidélité s'est souvent rencontrée aussi à l'égard de la foi catholique, qui inspire bon nombre de ces poèmes.
Qu'on ne s'y méprenne pas : il ne s'agit pas là de poèmes à thèses, mais de compositions réellement inspirées, écrites avec passion dans une langue riche et inventive. – La littérature gaélique contemporaine n'est pas prisonnière du passé : elle ne cultive pas la nostalgie ou les regrets, elle regarde les réalités en face, avec courage et résolution. L'attachement au pays natal et à la langue maternelle ne signifie pas le refus du progrès ou des changements, mais il donne une vision plus juste de ces évolutions, et il inspire des exigences nouvelles : si radio il y a, qu'elle parle gaélique ; si subvention il y a, qu'on en laisse la gestion aux habitants des Gaeltachta. Le poète, dès lors, peut être un porte-parole actif de sa communauté.
On trouvera d'autre part, dans la présente anthologie, quelques poèmes qui sont plutôt des chansons, et qui représentent très exactement la tradition de la « chanson impromptue », telle qu'elle est pratiquée en Connemara, aujourd'hui. Ce type de composition, qui répond à tel ou tel événement, est souvent promis à un large succès dans la communauté à laquelle il est destiné. Voilà une poésie d'ambition limitée, qui cependant nous donne des raisons d'espérer : c'est une création vivante, motivée, et qui suscite des réactions positives dans le milieu qui la reçoit. La société irlandaise a toujours eu besoin de poésie et de poètes : espérons qu'elle protégera aussi ceux qui continuent d'écrire dans la vieille langue.
Pierre-Yves Lambert