L'émotion du Connemara
L'été 2008 nous a mené en Irlande, alors qu'un an plus tôt, nous avions choisi de voyager en Grande-Bretagne. Il fut décidé de faire le tour de l'île d'émeraude en une dizaine de jours. A partir de Dublin, nous circulâmes dans le sens horaire. Le périple était agréable, les indigènes sympathiques et l'ambiance au beau fixe. Tout en engrangeant les kilomètres, nous comparions les régions traversées avec celles de Bretagne, d'Ecosse ou d'Angleterre, que nous connaissions.
Et puis, immédiatement après Galway, ce fut le choc. Nous avions passé la porte du Connemara, et, nous comprîmes immédiatement que plus rien ne serait pareil, à tout jamais !
Impossible de ne pas remarquer que nous avions profondément changé d'univers. Les murets de pierres, les petits lacs et surtout les ruines au détour de chaque chemin, comme autant d'édifices évocatoires des moments dramatiques de la grande famine.
Les descriptions faites par Michel Déon, dans Les Poneys sauvages et dans Le Taxi mauve, me revenaient à l'esprit, se matérialisaient et se révélaient dans leur authenticité. Pour sûr, ce ne pouvait qu'être là…
Quelle ne fut ma stupéfaction, lors de la construction de notre site Passion Voyage, de découvrir que l'écrivain avait choisi, depuis 1969, comme port d'attache, un village proche de Galway.
Intéressés de savoir ce qu'il pensait de cette région où il vivait depuis quarante ans, nous sollicitâmes une entrevue; ce qu'il nous accorda avec beaucoup de gentillesse un jeudi de juillet 2009.
A la rencontre de l'homme en habit vert
Je retrouvai, ce jour-là, les mêmes émotions que du temps où, en décembre, je rendais visite à Saint-Nicolas, saint patron des enfants sages.
Intimidée par l'écrivain, soucieuse de ne pas l'assommer par trop d'interrogations profanes, toute à mon bonheur, j'en oubliai la moitié des sujets que j'avais préparés et le temps passa trop vite.
Il nous fit le cadeau d'une rencontre en toute simplicité.
Champion de la langue française
Tant à l'Académie française que dans ses livres, Michel Déon n'a eu de cesse de défendre notre langue, alors qu'il maîtrise parfaitement l'anglais. Il nous confiera qu'il apprécie l'Irlande, précisément, parce que "c'est encore un des seuls endroits où l'on aime la France."
L'amour de la France, sa grandeur, son rôle international, toutes ces valeurs sont des thèmes qui lui tiennent à cœur. Il parlera spontanément des accusations, qui ont été portées contre lui, d'avoir des liens avec l'extrême droite française. Il s'affirme, haut et clair, comme homme de "droite", tout en s'écartant de l'extrémisme. Il ajoutera - avec un regard espiègle et un sourire malicieux - que, lors d'une rencontre avec Jean-Marie Le Pen, il avait pu apprécier son érudition…
Loin des yeux, près du coeur
Michel Déon se serait-il réfugié en Irlande pour se protéger de la souffrance engendrée par la disparition d'une certaine France ? Né immédiatement après la Grande Guerre, il aura à peine le temps de se construire qu'il sera aspiré par le cataclysme du second conflit mondial.
Il appartient à cette catégorie de jeunes adultes à qui les événements ont volé le droit à l'insouciance et à la légèreté de l'âme. Ceux-ci furent confrontés à des situations dont la laideur, la dureté et l'irrévocabilité ne pouvaient que blesser leur sensibilité.
Nous avons pu constater que l'écrivain a manifestement, malgré les aléas de la vie, gardé intacts l'énergie, l'enthousiasme, l'esprit, la finesse et l'élégance innée qui étaient siens.
Le fait de l'avoir rencontré -en chair et en os- me permet de mieux percevoir la part personnelle, intime, qu'il a injectée dans son œuvre. Oui. Nous pouvons l'affirmer, Michel Déon est encore un jeune homme vert.
J'en veux pour preuve le bonheur avec lequel il m'a fait découvrir ses "trésors" rangés dans une bibliothèque, posée en un coin du salon. C'est là qu'il a réuni les oeuvres de Valéry Larbaud, superbement reliées par une de nos compatriotes. Pour lui, Larbaud était un homme qui portait attention à la beauté des choses. Et, nous, dans un temps aussi prosaïque que le nôtre, n'avons-nous pas négligé de "porter attention à la beauté des choses ?"
L'hospitalité irlandaise
Nous terminerons cette rubrique par un petit signe à Michel Déon, et, par son intermédiaire, à Valéry Larbaud.
Michel Déon est le président de l'Association Internationale des Amis de Valéry Larbaud. La filiation spirituelle entre les deux auteurs est nettement marquée.
Dans Mon plus secret conseil, Larbaud nous livre sa vision du tourisme :
"Triste mot : touristes. Les étrangers, séparés de la vie du pays par la couche atmosphérique qu'ils transportent avec eux: habitudes, intérêts, bavardages de leur ville, jargon de leur secte."
Michel Déon n'est pas touriste en Irlande, il vit l'île au quotidien et je vous invite à découvrir ce pays chaleureux au travers de trois de ses œuvres : Les Poneys sauvages, Le Taxi mauve et Cavalier, passe ton chemin !
Vous ne serez pas déçus.
Passion Voyage a pour vocation de faire découvrir aux internautes, aux lecteurs, des lieux attachants afin de leur faire partager nos émotions. Nous espérons être en bonne voie en ce qui concerne le Connemara.
Texte Suzanne Pottiez
Images Luc Pottiez